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Feux de port et de jetée

La distinction fondamentale

Un phare côtier s'adresse au navigateur au large, lui signalant la proximité d'une côte dangereuse depuis dix, vingt, trente milles nautiques. Un feu de port, en revanche, s'adresse au navire déjà proche de sa destination, lui indiquant l'entrée précise du chenal, la position des têtes de jetée, et les dangers spécifiques de l'approche finale. La différence n'est pas seulement fonctionnelle : elle est architecturale, optique et administrative.

Un phare côtier de premier ordre est une oeuvre d'ingénierie de grande envergure, construite pour durer des siècles sur les affleurements rocheux les plus exposés. Un feu de jetée peut être une simple lanterne montée sur un poteau de fer, ou une petite tour de maçonnerie de dix mètres, dotée d'une optique de sixième ordre visible à cinq milles. Sa portée est adaptée à la distance depuis laquelle un navire approchant doit l'identifier, et non pas à la nécessité de signaler une côte à un navire naviguant au large par nuit obscure.

Les têtes de jetée : architecture et logique

Dans la plupart des ports aménagés, l'entrée est délimitée par deux jetées, l'une nord et l'autre sud (ou l'une est et l'autre ouest selon l'orientation du port). Chacune porte un feu à son extrémité : le feu de la jetée gauche (bâbord) en entrant est rouge, celui de la jetée droite (tribord) est vert, conformément aux conventions AISM de la région A. La règle mnémotechnique est simple : il faut passer entre les deux feux, rouge à gauche et vert à droite en entrant au port.

Ces feux sont souvent montés sur de petites tours cylindriques ou sur des structures métalliques, à une hauteur suffisante pour être visibles par-dessus la crête des vagues dans les conditions de mer normales pour le port concerné. À Dunkerque, les tours des jetées est et ouest sont en béton armé, peintes en rouge et en vert respectivement, avec des optiques tournantes de quatrième ordre. À Concarneau en Bretagne, les feux de jetée sont plus modestes : de petites structures métalliques surmontées d'une lanterne automatique.

Les feux de môle et de brise-lames

Les ports en eau profonde disposent souvent d'un brise-lames extérieur qui protège le bassin des houles du large. L'extrémité de ce brise-lames — le musoir — porte un feu de portée plus importante que les simples feux de jetée intérieure, car il est visible depuis une plus grande distance et constitue souvent le premier repère visuel d'un navire approchant de nuit.

Le feu du brise-lames de Cherbourg, par exemple, est visible à 19 milles nautiques depuis la mer — une portée qui le rapproche des phares côtiers de second ordre. Sa tour en granite, construite à la fin du XIXe siècle, mesure 28 mètres et abrite une optique de troisième ordre. Ce type de feu de brise-lames, imposant par ses dimensions et sa portée, brouille la frontière entre phare côtier et feu de port.

À l'inverse, les petits ports de pêche des côtes bretonnes ou normandes se contentent souvent d'une simple perche lumineuse à l'extrémité d'une cale en pierre, avec une portée de deux à trois milles. La continuité entre les deux extrémités du spectre — de la perche lumineuse au phare de premier ordre — est l'une des caractéristiques de la signalisation maritime : il n'y a pas de rupture nette, mais une gradation continue d'intensité, de portée et de complexité optique.

Les feux d'alignement de port

Beaucoup de ports utilisent des feux d'alignement pour guider les navires dans le chenal d'entrée. Le principe est simple : deux feux placés dans l'axe du chenal, le feu arrière plus haut que le feu avant. Lorsqu'un navire voit les deux feux superposés verticalement, il est dans l'axe ; dès qu'il s'écarte, les deux feux se désaxent horizontalement dans son champ de vision.

Les feux d'alignement d'Hendaye, à la frontière franco-espagnole, guident les navires dans l'entrée de la Bidassoa et la baie de Txingudi depuis le début du XXe siècle. Le feu avant, une petite structure sur pilotis à l'entrée de la rivière, émet un feu vert isophase ; le feu arrière, une tour de maçonnerie de 12 mètres sur la colline surplombant le port, émet le même rythme. L'alignement des deux feux correspond à un cap de 100° qui évite les bancs de sable à l'entrée de la passe.

En France, le Service hydrographique et océanographique de la Marine (SHOM) répertorie plusieurs centaines de feux d'alignement actifs, dont la grande majorité sont des feux de port ou d'estuaire. Chacun est décrit dans le Livre des feux avec son numéro de catalogue, ses caractéristiques lumineuses, sa hauteur et sa portée nominale.

L'entretien des feux de port : responsabilités partagées

Contrairement aux phares côtiers, dont l'entretien relève toujours des administrations nationales (Direction des affaires maritimes en France, Trinity House en Angleterre, Northern Lighthouse Board en Écosse), les feux de port sont souvent sous la responsabilité des autorités portuaires, des syndicats intercommunaux ou même de chambres de commerce. Ce partage des responsabilités crée parfois des incohérences dans les standards de maintenance.

Un port privé de taille modeste peut ne pas disposer des ressources techniques pour entretenir correctement un feu de jetée dont le mécanisme de rotation est défaillant ou dont les vitrages sont fissurés. Les incidents survenus dans des ports mineurs signalent régulièrement des feux défaillants ou mal caractérisés. Les enquêtes d'accident du Bureau d'enquêtes sur les événements de mer (BEAmer) en France font régulièrement état de feux de port non conformes à leurs caractéristiques publiées dans le Livre des feux.

Les feux à secteur dans les ports

Dans les ports dont l'approche finale présente des dangers spécifiques — un banc de sable d'un côté, un récif de l'autre — un feu à secteur peut être plus informatif qu'un simple feu d'alignement. Un feu à secteur montre différentes couleurs selon l'angle depuis lequel il est observé : blanc dans l'axe sûr du chenal, rouge à gauche du chenal sûr (du côté du danger), vert à droite (du côté de l'autre danger ou d'une zone peu profonde). Cette information tridimensionnelle est transmise instantanément sans qu'aucun calcul ne soit nécessaire.

Le feu de l'entrée de l'Aber-Ildut en Bretagne nord est un exemple classique de feu à secteur de port. Ses secteurs blanc, rouge et vert délimitent précisément les limites de la passe navigable entre les rochers du côté nord et les hauts-fonds du côté sud. La passe étant très étroite — moins de 50 mètres en son milieu — la précision du secteur blanc est déterminante pour les navires de commerce qui approchent de nuit.

Ouvrez la carte pour explorer les feux de port de votre région et observer comment la densité de la signalisation augmente à l'approche des grands estuaires et des ports de commerce.

L'avenir des feux de port

Les systèmes de gestion de trafic portuaire (VTS, Vessel Traffic Service) ont considérablement réduit la dépendance aux feux visuels dans les grands ports. Les pilotes de Rotterdam, d'Anvers ou de Le Havre disposent d'informations radar et AIS en temps réel qui leur permettent de piloter un pétrolier géant dans un chenal de quelques centaines de mètres de large par visibilité nulle. Mais les feux de port ne sont pas rendus obsolètes pour autant : ils constituent une couche de redondance indispensable lorsque les systèmes électroniques défaillent, et ils restent l'outil principal des milliers de navires de pêche, de plaisance et de petite navigation côtière qui ne disposent pas des équipements des navires de commerce modernes.