Grace Darling et le Forfarshire
La nuit du 7 septembre 1838
La tempête qui frappa les Farne Islands dans la nuit du 6 au 7 septembre 1838 était l'une des plus violentes qu'eût connues la côte du Northumberland depuis des décennies. Le vent soufflait du nord-nord-est, force 9 sur l'échelle de Beaufort, et la mer levait des lames de plusieurs mètres au-dessus des rochers à fleur d'eau de l'archipel. C'est dans ces conditions que le vapeur Forfarshire, de la compagnie dundonnaise Steam Packet Company, rencontra ses dernières heures.
Le Forfarshire était un navire de passagers relativement récent, construit en 1836 à Dundee, long de 62 mètres et propulsé par des machines à vapeur de 200 chevaux-vapeur. Il avait quitté Hull le 5 septembre à destination d'Dundee, emportant 63 passagers et membres d'équipage, du fret divers et du courrier. Ce qui n'était pas connu de la plupart des passagers, c'est que la chaudière bâbord fuyait depuis plusieurs mois et que le capitaine John Humble avait été averti de ne pas la pousser à plein régime. Par temps calme et vent favorable, la défaillance mécanique pouvait être compensée par la seule machine tribord. Mais face à la tempête de septembre, le navire se trouva très vite en difficulté.
Le naufrage sur les rochers de Big Harcar
Dans l'obscurité et la tourmente, le Forfarshire perdit la chaudière bâbord complètement vers minuit. Privé de la moitié de sa puissance, incapable de tenir son cap face au vent, le navire dériva vers les écueils des Farne Islands. À quatre heures du matin, il s'écrasa sur les roches de Big Harcar, dans l'archipel des Outer Farnes, et se brisa en deux sous l'effet des vagues. La proue se détacha et sombra avec la plupart des passagers endormis dans les cabines inférieures. La poupe, provisoirement stable sur le récif, permit à une douzaine de personnes de s'agripper aux débris.
Neuf passagers avaient entre-temps abandonné le navire dans le canot de sauvetage de bâbord, qui fut retrouvé plus tard, avec cinq survivants, par un bateau de pêche de Seahouses. Des 63 personnes à bord, quarante-trois périrent dans la nuit.
Longstone et la famille Darling
Le phare de Longstone, construit en 1826 sur l'île du même nom à la lisière occidentale des Outer Farnes, était gardé en 1838 par William Darling, 53 ans, et sa fille Grace, 22 ans. Le phare est une tour cylindrique en granit rouge de 26 mètres, dont le feu blanc à éclats était visible à 16 milles nautiques. William Darling avait été nommé gardien de Longstone en 1815 et avait élevé plusieurs de ses enfants dans cet isolement presque absolu.
C'est Grace Darling qui aperçut les premiers naufragés sur Big Harcar à l'aube, depuis la fenêtre de la chambre. La roche était distante d'environ 1 600 mètres du phare, et la mer entre les deux était une succession de lames déferlantes. William Darling estima que l'entreprise était extrêmement dangereuse mais réalisable à deux rameurs ; sa femme Ann préférait attendre l'arrivée de secours depuis la terre ferme. Grace n'hésita pas : elle prit un aviron.
La traversée en coble
Les Darling utilisèrent un coble, l'embarcation traditionnelle du Northumberland — une barque à fond plat de cinq à six mètres, robuste dans les vagues courtes mais exigeant des rameurs compétents. Père et fille se mirent à ramer vers les récifs en prenant soin de se mettre sous le vent des rochers pour approcher par un angle moins exposé. La traversée dura environ vingt minutes.
Sur Big Harcar, ils trouvèrent neuf survivants, dont une femme en état de choc tenant dans ses bras les corps de ses deux jeunes enfants déjà morts. William Darling dut utiliser toute sa force pour arracher les corps des bras de la mère. Il fut décidé de faire deux voyages : le premier transporta William Darling, Grace et cinq survivants, dont deux hommes valides qui purent aider à ramer. Pendant que William retournait chercher les quatre autres avec les deux hommes, Grace resta au phare avec les premiers rescapés.
Le second voyage fut encore plus périlleux, la mer ayant forci depuis. Tous furent néanmoins ramenés à Longstone. Les survivants restèrent plusieurs jours au phare, la tempête empêchant tout retour vers la côte.
La célébrité et ses conséquences
L'histoire du sauvetage se répandit avec une rapidité saisissante. La presse victorienne était en plein essor — le Times, le Morning Chronicle, des dizaines de journaux provinciaux — et l'histoire d'une jeune femme ramant à travers la tempête pour sauver des naufragés correspondait exactement aux valeurs que l'ère victorienne voulait célébrer : bravoure, piété filiale, sacrifice féminin dans le cadre de la famille.
En quelques semaines, Grace Darling devint la femme la plus célèbre d'Angleterre. La Royal Humane Society lui décerna sa médaille d'or. La Shipwrecked Mariners' Society fit de même. Une collecte nationale réunit plus de 700 livres sterling, somme considérable pour une fille de gardien de phare. Des peintres — Henry Perlee Parker le premier, suivi de Thomas Brooks et d'une dizaine d'autres — produisirent des tableaux la représentant dans le coble, le visage serein et déterminé.
Ce que les tableaux ne montraient pas, c'est l'envers de la célébrité. Grace fut assaillie de demandes de portraits, d'échantillons de ses cheveux, de boucles de son manteau. Des entrepreneurs lui proposèrent des tournées d'exhibitions. Des inconnus se présentèrent au phare de Longstone pour la voir. Elle répondit à des centaines de lettres, guidée par son père qui cherchait à maintenir un semblant de vie normale. Profondément introvertie par caractère et par éducation, elle vécut cette notoriété comme un fardeau.
La maladie et la mort prématurée
Grace Darling contracta la tuberculose en 1841, probablement lors d'un séjour chez sa soeur à Bamburgh après une visite fatiguante. Elle mourut le 20 octobre 1842, à l'âge de 26 ans, dans la maison de ses parents à Bamburgh, à deux kilomètres du château médiéval qui domine la côte. Elle ne s'était jamais mariée.
Son tombeau, dans le cimetière de l'église Saint-Aidan de Bamburgh, est orné d'un gisant de pierre la représentant avec un aviron, commandé par la Trinity House. Le monument attira des visiteurs dès les premières années suivant sa mort et continue de l'être. Le musée Grace Darling de Bamburgh, fondé en 1938 pour le centenaire du sauvetage et géré par le Royal National Institution for the Preservation of Life from Shipwreck (RNLI), conserve le coble original, ses médailles et ses effets personnels.
L'héritage : le RNLI et la mémoire du sauvetage
Le sauvetage du Forfarshire eut un impact durable sur le développement des services de sauvetage britanniques. La notoriété de l'événement contribua à renforcer le soutien populaire à la Royal National Institution for the Preservation of Life from Shipwreck, fondée en 1824, qui allait devenir le RNLI. La question du matériel de sauvetage côtier — bateaux de sauvetage, équipements de signalisation, formation des équipages — reçut une attention publique et parlementaire accrue dans les années qui suivirent 1838.
Le phare de Longstone est toujours actif, automatisé depuis 1990, géré par le Northern Lighthouse Board. Consultez la carte pour localiser Longstone et les autres phares des Farne Islands, et imaginer la traversée nocturne que deux personnes ordinaires accomplirent dans des conditions extraordinaires.