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Collectionner les souvenirs de phares

La naissance d'un marché

Les collectionneurs de phares forment une communauté mondiale aussi discrète que passionnée. Leur terrain de chasse s'étend des salles de ventes aux puces de ports, des greniers normands aux dépôts portuaires du Massachusetts, des surplus des autorités maritimes aux inventaires des musées qui se réorganisent. L'objet de leur convoitise n'est pas le souvenir touristique en plastique vendu à la boutique du quai, mais le matériel authentique : une lentille de Fresnel démontée lors d'une modernisation, un registre de bord annoté à la main, une lampe à huile de colza datant de 1860, une cloche de brume en bronze.

Ce marché a pris son essor dans les années 1970, lorsque les programmes d'automatisation des phares nord-américains et britanniques ont libéré d'importantes quantités de matériel. La Trinity House britannique et le United States Lighthouse Service (absorbé dans le Coast Guard en 1939) avaient accumulé des stocks considérables de pièces de remplacement, de lentilles de rechange et d'équipements de toutes sortes. Une partie a été versée dans des musées ; une autre a été vendue ou donnée aux collectionneurs et aux municipalités.

Les lentilles de Fresnel : pièces maîtresses du marché

Aucun objet ne concentre autant l'attention des collectionneurs qu'une lentille de Fresnel authentique. Ces assemblages de verre taillé — conçus par Augustin-Jean Fresnel à partir de 1822 et produits par des verriers parisiens comme Henry-Lepaute et Sautter — représentent l'un des sommets de la précision artisanale du XIXe siècle. Une lentille de quatrième ordre, avec ses panneaux de verre finement striés et ses montures de laiton poli, est déjà un objet d'une beauté formelle saisissante. Une lentille de premier ordre, haute de plus de deux mètres, est un chef-d'oeuvre absolu.

Les lentilles complètes de premier et deuxième ordre sont extrêmement rares sur le marché privé. Leur poids — plusieurs tonnes pour les plus grandes — et leur fragilité rendent le transport risqué. Lorsqu'une telle pièce apparaît en vente publique, elle atteint facilement cinquante à cent mille dollars. En 2018, la lentille hyper-radiale du phare de Makapuu à Hawaï, déposée lors de son remplacement par un feu LED, a été évaluée à plus de deux millions de dollars pour son assurance, bien qu'elle soit restée propriété fédérale.

Les lentilles de quatrième, cinquième et sixième ordre sont plus accessibles. Une lentille de sixième ordre complète, avec son prisme central et ses anneaux de dioptres, se négocie entre deux mille et dix mille euros selon son état, sa provenance documentée et la présence de son mécanisme d'horlogerie. Les sections de lentille isolées — un seul panneau de verre taillé monté dans sa monture de laiton — constituent une entrée en matière pour les collectionneurs débutants, à des prix variant entre deux cents et deux mille euros.

Lampes, lanternes et équipements d'éclairage

Avant la lentille de Fresnel, le phare s'éclairait à la lampe à huile sur réflecteur parabolique — le système dit d'Argand, du nom du physicien suisse Aimé Argand qui perfectionna la lampe à mèche tubulaire vers 1780. Les lanternes Argand avec leurs réflecteurs en argent ou en cuivre étamé sont des pièces convoitées, parfois retrouvées dans des greniers de régions côtières où elles avaient fini leur carrière comme lampes de table ou de cheminée.

Les lanternes de garde — petites lampes à huile portatives que le gardien emportait dans l'escalier lors de son service nocturne — constituent une catégorie à part. Fabriquées en tôle émaillée ou en laiton, elles portent souvent les marques de l'administration qui les a commandées (Phares et Balises, Trinity House, Commissioners of Irish Lights) et un numéro de série gravé. Leur prix varie de cent à mille euros selon l'état et la traçabilité.

Les premières lampes électriques de phare, installées à partir des années 1880-1890, présentent un intérêt particulier pour les collectionneurs d'histoire des techniques. Les ampoules Manz, conçues spécifiquement pour fonctionner dans les lentilles rotatives, ont une forme caractéristique de bougie à filament d'oxyde de thorium. Quelques-unes circulent encore sur le marché des antiquités électriques.

Cloches, signaux et instruments d'optique

Les cloches de brume en bronze constituent une autre catégorie prisée. Fabriquées en alliage de bronze à forte teneur en étain pour maximiser la résonance, ces instruments pesaient entre cinquante et cinq cents kilogrammes selon les installations. La cloche du phare de West Quoddy Head dans le Maine, fondue en 1827, est aujourd'hui dans un musée ; mais d'autres cloches de taille comparable circulent encore dans les ventes aux enchères de Nouvelle-Angleterre.

Les instruments d'optique de navigation — télescopes de quart, horizons artificiels, sextants de marine — ne sont pas à proprement parler du matériel de phare, mais leur présence dans les inventaires de postes de signalisation et de phares habités leur confère un intérêt particulier. Un télescope d'alidade de la marque Dollond, daté de 1840 et portant les armes de la Trinity House sur sa bague de garde, est un objet qui traverse les catégories de collection.

Documents, registres et archives

Le marché des éphémères de phare — terme qui recouvre tous les documents imprimés ou manuscrits liés à l'administration et à l'exploitation des phares — est moins spectaculaire visuellement que celui des lentilles, mais souvent plus riche en contenu historique. Les registres de bord, tenus en double exemplaire dans les phares gardés, consignaient les observations météorologiques, les passages de navires, les incidents techniques et les visites d'inspection. Un registre complet d'un phare isolé, couvrant plusieurs décennies, constitue une source historique d'une valeur exceptionnelle.

Les photographies d'époque représentent une catégorie en plein essor. Les clichés de gardiens posant devant leur phare, souvent réalisés par des photographes locaux dans les années 1880-1920, atteignent des prix surprenants dans les ventes spécialisées. Les portraits de femmes gardiennes sont particulièrement recherchés, en lien avec le regain d'intérêt pour l'histoire des femmes dans les métiers maritimes.

Les carnets de commande et les catalogues de fabricants de matériel de phare — Henry-Lepaute à Paris, Barbier Bénard et Turenne, Chance Brothers à Birmingham — sont des documents techniques d'une grande précision, illustrés de gravures montrant les coupes transversales des lentilles et les spécifications dimensionnelles des mécanismes d'horlogerie. Leurs prix dépendent de l'état de conservation et de la complétude des cahiers.

Maquettes et répliques

Les maquettes de phares constituent un marché distinct, à la frontière entre la collection patrimoniale et la décoration maritime. Les maquettes artisanales anciennes — réalisées par des gardiens ou des charpentiers de marine pour des expositions universelles — peuvent atteindre des valeurs importantes si elles sont documentées et identifiables. La maquette du phare de Cordouan présentée à l'Exposition universelle de Paris de 1867 est conservée au musée de la Marine ; mais des maquettes similaires d'autres phares français circulent encore sur le marché.

Les reproductions contemporaines réalisées par des artisans spécialisés trouvent également leur public. L'atelier breton Art et Phares, par exemple, produit des répliques en granite de Bretagne de plusieurs phares côtiers français, à l'échelle 1/50e, avec un soin du détail qui satisfait les collectionneurs exigeants. Ces objets ne prétendent pas à l'authenticité de l'objet d'époque, mais ils permettent de posséder une représentation fidèle d'un édifice inaccessible à la vente.

Conseils pour les collectionneurs

La première règle est la documentation. Un objet dont la provenance est prouvée vaut plusieurs fois plus qu'un objet sans histoire. Un acte de cession de la Trinity House, une lettre des Phares et Balises attestant la dépose d'une lentille, une note d'inventaire photographiée avec l'objet in situ : ces documents accompagnent idéalement toute acquisition importante.

La deuxième règle est l'état de conservation. Les lentilles de Fresnel souffrent particulièrement du jaunissement du verre sous l'effet des ultraviolets et de l'oxydation des montures de laiton. Un nettoyage agressif peut endommager irrémédiablement la teinte du verre ou les gravures des anneaux. Mieux vaut un objet incomplet mais intact qu'une pièce restaurée à outrance.

Consultez la carte pour localiser les phares qui ont récemment été modernisés ou déclassés — les administrations portuaires de ces sites sont parfois les premières sources d'information sur le devenir de leur matériel ancien. Les associations comme l'International Association of Lighthouse Keepers (IALA) ou les Amis des Phares et Balises en France maintiennent également des réseaux de collectionneurs et organisent des bourses spécialisées qui permettent d'acheter, vendre et identifier des pièces rares.