Phares du désert et du Golfe
Des côtes hostiles à naviguer
Le navigateur qui longe les côtes arides du Golfe persique, de la mer Rouge ou du golfe d'Oman rencontre un environnement radicalement différent de celui des phares atlantiques. Pas de tempêtes de neige ni de brouillards denses : ici, les dangers viennent du sable en suspension qui réduit la visibilité à quelques centaines de mètres, des hauts-fonds de corail qui affleurent à fleur d'eau sous une surface d'une transparence trompeuse, des courants de marée puissants dans les détroits, et de la chaleur extrême qui faisait fondre les joints de plomb des vitrages et déréglait les mécanismes d'horlogerie lubrifiés à l'huile végétale.
La signalisation maritime dans ces régions était encore plus lacunaire qu'en Europe au XIXe siècle. Les pilotes arabes et persans avaient développé au fil des siècles une connaissance empirique remarquable des étoiles, des courants et des repères terrestres — les mêmes falaises ocre, les mêmes pointes rocheuses qui guidaient Ibn Battûta et Vasco de Gama. Mais avec l'intensification du trafic de vapeurs au XIXe siècle, les accidents se multipliaient sur les récifs peu cartographiés.
La mer Rouge : des phares sous administration ottomane et britannique
La mer Rouge est l'une des voies maritimes les plus encombrées du monde depuis l'ouverture du canal de Suez en 1869. Les phares qui la balisent témoignent de plusieurs couches d'administration : ottomane d'abord, puis britannique lors de la période coloniale, puis nationale après les indépendances.
Le phare de Bab el-Mandeb, à l'entrée sud de la mer Rouge, est stratégiquement l'un des plus importants du monde. Ce détroit de quelque 29 kilomètres de large, entre Djibouti et le Yémen, concentre un trafic considérable vers le canal de Suez. Les phares qui le balisent ont été disputés et parfois endommagés lors des conflits régionaux des XXe et XXIe siècles. La signalisation y est maintenue au minimum par les autorités locales, avec l'appui technique de l'IALA.
Le phare de Ras Siyyan au Yémen, construit sous administration ottomane vers 1900, est une tour octogonale en pierre calcaire de 22 mètres. Sa position sur une falaise dominant le détroit lui confère une portée théorique de 18 milles nautiques. Mais sa situation dans une zone de conflit actif l'a rendu inaccessible pour l'entretien depuis plusieurs années, et son état actuel est mal connu.
Dans la partie septentrionale de la mer Rouge, les phares égyptiens de Shadwan (au large de Hurghada) et de Ras Muhammad (à l'extrémité de la péninsule du Sinaï) sont des exemples plus accessibles. Shadwan est une tour métallique automatisée, visible à 16 milles, qui balise l'entrée du golfe de Suez. Ras Muhammad, point d'entrée des navires venant du golfe d'Aqaba, a été reconstruit après la guerre de 1967 et est aujourd'hui administré par le gouvernement égyptien dans le cadre de la gestion du parc national de Ras Mohammad.
Le Golfe persique : acier sur sable
Dans le Golfe persique, les conditions spécifiques ont conduit à une architecture de phare très différente de celle des mers tempérées. Les structures métalliques — tours à treillis d'acier galvanisé — ont rapidement supplanté la maçonnerie, plus difficile à entretenir dans une atmosphère chargée de sel et soumise à des cycles thermiques extrêmes (de 5°C en janvier à 50°C en août dans le Golfe).
Le phare de Ras Tanura en Arabie Saoudite, construit dans les années 1940 par l'Aramco pour baliser les terminaux pétroliers de la côte est, est une structure métallique de 30 mètres sur dalle de béton. Sa position à proximité des infrastructures pétrolières lui confère une importance économique considérable : tout navire-citerne entrant dans les terminaux de Ras Tanura dépend de ce feu pour l'approche nocturne. Le gardiennage a été maintenu bien après l'automatisation générale, en raison des enjeux financiers.
Le phare de Bu Tinah dans les eaux émiriennes est particulièrement remarquable pour son environnement : il est entouré d'un banc de sable peu profond abritant une population de dugongs et de tortues marines qui en fait une réserve naturelle protégée par l'UNESCO. La tour, une structure métallique de 15 mètres, est automatisée depuis les années 1980.
Le golfe d'Oman et la côte de l'Oman
La côte omanaise, avec ses 3 000 kilomètres de rivage entre le détroit d'Ormuz et la frontière yéménite, présente une diversité géographique remarquable : hauts plateaux du Musandam tombant à pic dans le détroit, plages de sable de la côte Al Batinah, caps rocheux du dhofar. La signalisation de cette côte a été améliorée progressivement depuis les années 1970, avec l'aide technique du Royaume-Uni et la supervision de la Royal Oman Police Coast Guard.
Le phare de Ras al-Hadd, à l'extrémité orientale de l'Arabie, marque le point de jonction entre la mer d'Arabie et le golfe d'Oman. Il s'agit d'un emplacement d'une importance historique considérable : depuis l'Antiquité, c'est ici que les boutres arabes tournaient pour entrer dans le Golfe ou en sortir. La tour actuelle, construite dans les années 1980, est une tour à fût blanc de 20 mètres, avec un feu blanc à éclats visible à 15 milles.
Les conditions extrêmes : chaleur, sable et corrosion
Les phares du désert et du Golfe affrontent des conditions d'entretien sans équivalent dans les latitudes tempérées. La chaleur extrême dilate les métaux et fait jaunir les plastiques des optiques modernes. Le sable en suspension dans l'air, propulsé par les tempêtes de shamal (vent du nord-ouest dans le Golfe), abrase les vitrages et bloque les mécanismes. L'humidité de la saison des moussons dans le golfe d'Oman, combinée à la chaleur, crée des conditions corrosives particulièrement agressives pour les structures métalliques.
Les optiques LED, qui ont remplacé les ampoules à incandescence depuis les années 2000, ont apporté une amélioration substantielle en termes de fiabilité dans ces conditions. Leur faible consommation électrique permet l'alimentation par panneau solaire même dans des sites sans réseau électrique, et leur absence de chaleur résiduelle réduit les contraintes thermiques sur les vitrages de la lanterne.
L'héritage de l'Inde britannique dans le golfe d'Aden
Le golfe d'Aden, porte d'entrée de la mer Rouge depuis l'océan Indien, possède un réseau de phares dont beaucoup ont été construits sous la responsabilité du Bombay Marine Survey et de l'Indian Marine Department à partir de la seconde moitié du XIXe siècle. Ces administrations coloniales britanniques ont appliqué les mêmes standards qu'en Inde ou en Méditerranée : tours en maçonnerie de calcaire ou de granite importé, lentilles de Fresnel de troisième ou quatrième ordre fournies par Chance Brothers de Birmingham.
Le phare de Ras Ormara au Baloutchistan pakistanais, construit en 1890, en est un exemple bien conservé : une tour cylindrique blanche de 25 mètres surmontée d'une lanterne de fonte, avec un logement de gardien attenant en arc en pierre. Il est toujours actif sous l'autorité du Pakistan Marine Department. Ouvrez la carte pour visualiser la distribution des phares du Golfe et de la mer Rouge et mesurer la densité de cette signalisation dans l'une des routes maritimes les plus chargées du monde.
Perspectives contemporaines
La sécurisation maritime du Golfe persique et de la mer Rouge est aujourd'hui une priorité stratégique pour les États côtiers et pour les nations dont les approvisionnements en pétrole transitent par ces détroits. Les investissements dans les systèmes AIS, les radars côtiers et les centres de contrôle du trafic maritime ont réduit la dépendance aux phares traditionnels. Mais la signalisation visuelle reste irremplaçable pour les navires en détresse, les embarcations de pêche dépourvues d'électronique et les situations d'urgence où les systèmes numériques tombent en panne. Dans un environnement aussi extrême que ces côtes désertiques, la robustesse d'un feu bien ancré dans le roc reste une assurance que nul système numérique ne peut pleinement remplacer.