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Phares jumeaux et tours multiples

Quand un phare ne suffit pas

La logique voudrait qu'un seul phare suffise à marquer un danger ou une entrée de port. Dans de nombreux cas historiques, les ingénieurs et les autorités maritimes ont délibérément choisi de construire deux ou même trois tours sur le même site, ou à quelques kilomètres de distance. Ces décisions répondaient à des impératifs techniques précis : créer des feux sectoriels différenciés, offrir un repère diurne inimitable par rapport aux tours voisines, guider les navires le long d'un axe exact, ou simplement compenser la perte d'une tour par une seconde en cours de construction. Ouvrez la carte pour localiser les stations qui furent ou restent équipées de tours multiples.

Les range lights : guider dans un chenal étroit

La raison la plus commune pour construire deux phares sur un même site est la création de feux d'alignement, appelés range lights en anglais. Le principe est élégant : quand un navire voit les deux feux l'un au-dessus de l'autre — le feu avant plus bas, le feu arrière plus haut — il se trouve exactement dans l'axe du chenal sûr. Si les deux feux sont décalés horizontalement, il est hors de l'axe et doit corriger sa route immédiatement. Ce système a guidé des générations de navires dans les estuaires peu profonds, les chenaux dragués et les embouchures de rivières.

Les Princes Shoal Range Lights sur le fleuve Saint-Laurent, au Québec, fonctionnent selon ce principe depuis 1884 : la tour avant de 15 mètres à Pointe-du-Père et la tour arrière de 33 mètres, aujourd'hui classée, guidaient les paquebots transatlantiques dans le passage le plus délicat de la navigation vers Québec et Montréal. Le fleuve atteignait ici une largeur de quelques milles mais une profondeur utile de seulement quelques brasses sur certains bancs de sable.

Les phares jumeaux pour l'identification visuelle

La côte du Maryland et du New Jersey offre l'un des exemples les plus célèbres de phares jumeaux construits pour des raisons d'identification : les Twin Lights de Navesink, à Highlands, New Jersey. Érigés en 1828 et reconstruits dans leur forme actuelle en 1862, ces deux tours — l'une octogonale, l'autre carrée — étaient reliées par un bâtiment central de style romanesque en grès brun. Leur configuration inhabituelle permettait aux navigateurs de les distinguer instantanément des autres phares de la côte du New Jersey. La tour nord, équipée lors de sa reconstruction d'une lentille de Fresnel de premier ordre de fabrication française, diffusait alors le feu le plus puissant des États-Unis, visible à 22 milles nautiques. Les Twin Lights sont aujourd'hui un musée d'État.

En Angleterre, les phares de St Agnes aux Scilly Isles furent construits avec une tour de remplacement à proximité de la tour originale de 1680 — non par souci d'alignement, mais pour assurer la continuité du service pendant les réparations, une pratique courante à l'époque où reconstruire une tour entière prenait plusieurs saisons de travaux.

Les phares de Chesapeake : une architecture dupliquée

À la fin du XIXe siècle, le United States Lighthouse Board adopta une politique de standardisation architecturale pour accélérer la construction et réduire les coûts. Sur la baie de Chesapeake, une série de phares sur pilotis en fonte — dits screwpile lighthouses — furent construits à partir du même plan, si bien que des tours quasi identiques se répondent d'une rive à l'autre sur des dizaines de milles. Ce n'est pas une gémellité fonctionnelle, mais une parenté architecturale délibérée : chaque tour de ce type — le Thomas Point Shoal Lighthouse de 1875, le seul encore in situ sur la baie de Chesapeake, classé monument national —, marque un banc de sable différent, avec un feu de caractère distinct pour que les navigateurs puissent les différencier.

Les tours triples : cas exceptionnels

Les stations à trois tours sont extrêmement rares. Cape Elizabeth, dans le Maine, fut l'une des premières stations avec deux tours construites en 1828 pour distinguer la station des phares voisins, puis une troisième tour ajoutée temporairement. Une seule est encore en service aujourd'hui. À Nauset Beach, sur Cape Cod, trois tours alignées — les Three Sisters of Nauset — furent construites en 1838 pour créer un motif lumineux unique reconnaissable de loin : trois éclats blancs rapprochés alternant avec deux feux rouges. La houle érodant la falaise, les tours furent successivement déplacées puis finalement remplacées par une seule tour en 1892. Les Three Sisters sont aujourd'hui préservées par le National Park Service dans les dunes à quelques centaines de mètres de leur emplacement d'origine.

Les grands phares jumeaux scandinaves

La mer Baltique et le Kattegat comptent plusieurs paires de phares jumeaux remarquables. Les phares de Falsterbo et Skanör, à la pointe sud-ouest de la Suède, forment une paire d'alignement construite au XVIIe siècle pour guider les navires dans le chenal entre la Suède et le Danemark. Falsterbo, dont la tour de pierre ronde date de 1796, et Skanör, reconstruit en 1831, marquent l'un des passages maritimes les plus fréquentés de la Baltique.

En Finlande, les phares jumeaux de Porkkala, construits en 1870 sur deux îlots séparés par un mille nautique à l'entrée du golfe de Finlande, fonctionnaient comme un système d'alignement pour les navires entrant dans le port d'Helsinki. La tour nord, en granit rouge, est encore visible depuis la rive de la péninsule de Porkkala.

La reconstruction sur place : un jumeau temporaire

Dans plusieurs cas célèbres, la nécessité de remplacer une tour vieillissante par une construction neuve sans interrompre le service a conduit à une coexistence temporaire de deux tours. Le phare de Cape Hatteras, en Caroline du Nord — la plus haute tour en briques des États-Unis avec ses 63 mètres, construite en 1870 par Dexter Stetson — fut précédé d'une tour de 1803 que l'ingénieur jugea insuffisante pour porter la lumière au-dessus du brouillard côtier. Les deux tours coexistèrent quelques années, l'ancienne maintenant un feu de secours pendant que la nouvelle était mise en service.

Ce schéma se répète avec les phares irlandais : le phare de Barrels Rock, dans les îles Saltee au large du Wexford, fut remplacé en 1829 sans démolir immédiatement la tour précédente. Les Commissioners of Irish Lights conservèrent l'ancienne structure comme repère diurne — un usage courant qui explique pourquoi certains sites côtiers présentent encore aujourd'hui deux tours de hauteurs différentes à quelques dizaines de mètres de distance.

Le phare de Cape Ann : jumeaux dans la brume

Thacher Island, au large de Rockport, Massachusetts, est l'un des rares sites où deux tours identiques sont encore toutes deux en service — ou du moins en état d'activation. Construites en 1861 pour remplacer les tours originales de 1771, les deux tours de granite rouge de 48 mètres se dressent à 183 mètres l'une de l'autre. Le feu nord est actif, émettant un feu rouge à occultations visible à 15 milles nautiques ; le feu sud, automatisé séparément, sert de repère de secours. Thacher Island était notoirement difficile d'accès, et ses gardiens vécurent certains des hivers les plus rudes de la côte de la Nouvelle-Angleterre.

La logique des tours multiples illustre une vérité fondamentale de l'architecture des phares : chaque solution technique est une réponse à un problème de navigation spécifique. Là où une tour unique ne peut distinguer un chenal d'un danger, deux tours apportent une information directionnelle irremplaçable.