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Les phares dans l'art et la littérature

Virginia Woolf et le phare comme horizon

En 1927, Virginia Woolf publie To the Lighthouse, roman dans lequel un phare au large des îles Hébrides — inspiré du Godrevy Lighthouse de la côte de Cornouailles, visible depuis la maison de vacances familiale à St Ives — devient le point de convergence de tous les désirs et les deuils de la famille Ramsay. Le phare n'est jamais atteint avant le dernier tiers du livre, et la traversée finale, accomplie dix ans après l'avoir promise, est autant un voyage sur la mer qu'un voyage intérieur.

Ce que Woolf a compris mieux que quiconque, c'est que le phare n'est jamais seulement un objet technique. Il est aussi un point de l'horizon — quelque chose qu'on vise sans jamais tout à fait atteindre, une promesse dont la réalisation bouleverse autant que son ajournement. Cette qualité symbolique est présente bien avant Woolf dans la littérature maritime, mais c'est elle qui l'a fixée de façon définitive dans la conscience littéraire du XXe siècle.

Stevenson et les phares dans la vie réelle

L'histoire littéraire des phares serait incomplète sans évoquer la famille Stevenson — cette dynastie d'ingénieurs écossais qui a construit la quasi-totalité des phares des côtes d'Écosse. Robert Louis Stevenson, le romancier, était le petit-fils de Robert Stevenson, le constructeur du Bell Rock Lighthouse, et le fils de Thomas Stevenson, qui a conçu plusieurs innovations optiques décisives. Dans ses essais autobiographiques, Robert Louis Stevenson décrit avec une ambivalence douloureuse le fait d'avoir rompu avec la tradition familiale pour devenir écrivain plutôt qu'ingénieur de phares.

Il a néanmoins puisé dans cet héritage pour des œuvres comme The Merry Men et dans certains passages de Kidnapped, où la côte rocheuse des Hébrides, jalonnée de phares Stevenson, est un personnage à part entière. Son poème To My Father, dans Underwoods, est une déclaration d'amour au métier d'ingénieur de phares qu'il n'a pas exercé — une reconnaissance tardive de la beauté, dans les tours de pierre dressées sur des rochers battus par les vagues, d'un art comparable à celui de la littérature.

Edward Hopper et la lumière américaine

Edward Hopper a peint des phares tout au long de sa carrière, en particulier lors de ses séjours répétés sur la côte du Maine et du Massachusetts dans les années 1920 et 1930. Son Lighthouse at Two Lights (1929) est caractéristique de son approche : deux phares voisins à Cape Elizabeth, dans le Maine, saisis dans la lumière crue de l'été, sans être romantisés ni dramatisés. La lumière frappe les tours blanches avec une précision presque géométrique, les ombres sont dures, et l'absence de figures humaines crée cette solitude caractéristique de son œuvre.

Ce qui intéresse Hopper dans les phares, c'est leur qualité d'objets isolés dans un espace ouvert — des structures que la lumière transforme différemment selon l'heure et la saison, mais qui demeurent elles-mêmes avec une constance qui ressemble à l'entêtement. Son Cape Cod Light (1927), représentant le phare de Highland à Truro, montre une tour saisie de trois quarts dans une lumière matinale qui accentue le contraste entre le blanc de la tour et le bleu du ciel. Ce sont des tableaux qui font voir des bâtiments que beaucoup ont aperçus en passant sans vraiment regarder.

Winslow Homer et la mer des pêcheurs

Avant Hopper, Winslow Homer a établi les bases d'une peinture américaine des côtes maritimes dans laquelle les phares jouent un rôle de repère géographique et moral. Ses aquarelles de la côte du Maine — notamment celles réalisées à Prout's Neck dans les années 1880 et 1890 — montrent souvent des phares en arrière-plan de scènes de pêche ou de tempête, signaux de la présence humaine dans un paysage qui l'écrase. Le phare n'est pas ici un symbole romantique mais un équipement, aussi concret que les barques et les filets.

Cette tradition réaliste s'oppose à la représentation pittoresque des phares qui a dominé l'illustration populaire tout au long du XIXe siècle — les chromolithographies de Currier & Ives, par exemple, ont produit des milliers d'images de phares dans des conditions météorologiques dramatiques, construisant une iconographie de la sécurité et du sauvetage qui a profondément marqué l'imaginaire américain.

La poésie française et les phares baudelairiens

En France, c'est Baudelaire qui a conféré aux phares leur statut de symbole artistique le plus explicite. Son poème « Les Phares », dans Les Fleurs du Mal (1857), est une célébration de sept peintres — Rubens, Léonard de Vinci, Rembrandt, Michel-Ange, Puget, Watteau, Goya et Delacroix — chacun représenté comme un phare humain dont la lumière guide les artistes qui suivent. L'image est celle d'un signe lancé depuis les hauteurs de l'art, un message transmis à travers le temps : « Car c'est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage / Que nous puissions donner de notre dignité / Que cet ardent sanglot qui roule d'âge en âge / Et vient mourir au bord de votre éternité. »

Baudelaire choisit le phare comme métaphore précisément parce que l'objet technique a, en 1857, une réalité concrète et récente : les nouvelles lentilles de Fresnel, adoptées depuis les années 1820, ont transformé les phares en sources de lumière d'une puissance sans précédent, visibles à des dizaines de milles marins. La métaphore tire sa force du fait que tout lecteur du Second Empire sait exactement à quoi ressemble cette lumière.

Les phares dans la fiction maritime moderne

Le XXe siècle a produit une série de romans dans lesquels le phare est central. The Light Between Oceans (2012) de M. L. Stedman se passe entièrement sur l'île fictive de Janus Rock, au large de l'Australie-Occidentale, dont le gardien de phare vit une solitude si totale que sa morale s'abîme dans des compromis impossibles. Le roman, adapté au cinéma en 2016, a attiré l'attention d'un large public sur la réalité quotidienne de la vie des gardiens de phares offshore — une vie que les récits romantiques du XIXe siècle avaient souvent idéalisée.

Plus récemment, The Lighthouse Keeper's Daughter (2018) de Hazel Gaynor prend pour point de départ le sauvetage historique accompli par Grace Darling et son père depuis le phare de Longstone, en 1838 — un événement qui a fait de Grace Darling la première célébrité maritime britannique et a fixé dans la culture populaire l'image du gardien de phare comme héros solitaire face aux éléments.

Le phare comme architecture dans l'art contemporain

Dans l'art contemporain, les phares ont cessé d'être de simples décors pour devenir des sujets d'une réflexion sur l'architecture, la technique et la mémoire. L'artiste britannique Jeremy Deller a réalisé en 2011 une série de photographies nocturnes de phares du pays de Galles qui jouent sur l'ambiguïté entre la beauté formelle de la source lumineuse et la violence potentielle de la côte qu'elle signale. Des sculpteurs comme Antony Gormley ont placé des figures humaines sur des rochers à marée haute — une référence implicite à la solitude du gardien de phare — dans des installations comme Another Place sur la plage de Crosby dans le Merseyside.

En photographie documentaire, des projets comme celui du Français Jean Guichard, qui a consacré des décennies à photographier les phares français depuis l'air et depuis la mer, constituent des archives visuelles d'une qualité exceptionnelle, à la frontière du documentaire et de l'art — une démonstration que la beauté des phares n'est pas une construction romantique mais une réalité architecturale et lumineuse.

Localisez les phares qui ont inspiré les artistes

Pour retrouver les phares qui ont marqué la culture — le Godrevy qui a inspiré Woolf, les phares du Maine peints par Hopper, la côte bretonne des estampes japonisantes — ouvrir la carte permet de situer précisément chaque tour dans son environnement géographique et de mesurer, dans l'espace réel, la distance qui sépare le visiteur de l'image qu'il a vue dans un musée ou dans un roman.