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Les femmes gardiennes de phare

L'histoire officielle des phares a longtemps été une histoire d'hommes. Les ingénieurs qui ont calculé les arcs des lentilles de Fresnel, les architectes qui ont dessiné les tours, les capitaines de district qui ont inspecté les stations — tous des hommes, inscrits dans des archives institutionnelles soigneusement tenues. Mais les femmes ont entretenu les feux depuis les premières lampes à huile, souvent dans l'ombre administrative de leur époux ou de leur père, parfois en tant que titulaires à part entière d'un poste que les circonstances leur avaient imposé. Lorsqu'elles émergent dans les archives, c'est le plus souvent après un acte héroïque que les journaux ont jugé assez extraordinaire pour surmonter l'indifférence ordinaire à leur égard. Ce qui suit est l'histoire de quelques-unes d'entre elles — celles dont les noms ont survécu.

Grace Darling et le Forfarshire

À l'aube du 7 septembre 1838, le vapeur à aubes Forfarshire, en route de Hull vers Dundee, s'écrasa sur les rochers de Big Harcar, sur les îles Farne, au large de la côte du Northumberland. Cinquante-huit personnes périrent. Neuf survivants s'accrochèrent aux rochers dans l'obscurité et les vagues déferlantes d'une tempête d'automne. De la fenêtre du phare de Longstone, Grace Darling — âgée de 22 ans, fille du gardien William Darling — aperçut les naufragés à travers sa longue-vue. Son père jugea la mer trop mauvaise pour tenter une sortie. Grace insista. Ensemble, ils prirent le cabilot de bois de 7 mètres et ramèrent un mile dans des vagues de 3 à 4 mètres, sauvant quatre hommes et une femme lors du premier passage, puis deux autres lors du second.

La presse victorienne s'empara de l'histoire avec une intensité qui échappe à toute explication rationnelle — à moins de comprendre que l'Angleterre de 1838 cherchait précisément une héroïne dont la féminité n'était pas souillée par la politique ou le commerce. Grace Darling fut représentée en centaines d'estampes, sollicitée par des peintres, noyée sous des lettres de propositions en mariage de parfaits inconnus. Elle mourut de la tuberculose en 1842, quatre ans après sa nuit de gloire, à l'âge de 26 ans. Le musée Grace Darling à Bamburgh, géré par le RNLI, conserve le cabilot original et des centaines de documents sur sa vie. Le phare de Longstone est toujours actif.

Ida Lewis et le phare de Lime Rock

À Rhode Island, Idawalley Zorada Lewis — dite Ida — devint gardienne effective du phare de Lime Rock, dans le port de Newport, à l'âge de 15 ans, lorsque son père fut frappé d'une attaque qui le laissa invalide. Pendant quatre ans, elle tint les registres, nettoya les hublots, remonta les mécanismes d'horlogerie et rama vers les naufragés chaque fois que la nécessité l'exigeait. Son premier sauvetage documenté date de 1854 : quatre garçons dont le bateau venait de chavirer à quelques centaines de mètres du phare. Elle en sauvera au moins dix-huit de manière certaine au cours de sa carrière — peut-être davantage, car elle minimisait systématiquement ses exploits.

En 1879, le Lighthouse Board américain la nomma officiellement gardienne en titre de Lime Rock — première femme nommée de plein droit à ce poste dans les annales fédérales américaines, bien qu'elle l'ait exercé de facto depuis vingt-cinq ans. Elle reçut la médaille d'or du Congrès, correspondance de la reine Victoria, visites de généraux et de présidents. Harper's Weekly la qualifia de « meilleure gardienne des États-Unis ». Elle continua à entretenir le feu jusqu'à sa mort en 1911, ayant passé presque 54 ans sur ce rocher de 14 mètres sur 35 au milieu du port de Newport. Le phare, rebaptisé Ida Lewis Yacht Club depuis 1927, est toujours visible dans la baie.

Les gardiennes de l'administration américaine

Aux États-Unis, le Lighthouse Service employa des femmes de manière régulière, bien que non systématique, tout au long du XIXe siècle. La pratique consistait généralement à nommer l'épouse ou la fille d'un gardien décédé, plutôt que de recruter une femme indépendamment. Le recensement de 1851 dénombrait 30 femmes gardiennes titulaires sur environ 400 phares ; au tournant du siècle, leur nombre avait atteint plusieurs centaines sur l'ensemble du réseau. Maria Younghans garda le phare de Biloxi (Mississippi) pendant 43 ans, de 1867 à 1919, en faisant l'une des plus longues carrières de l'histoire du Service. Kate Moore garda le phare de Black Rock (Connecticut) pendant 30 ans aux côtés de son père, puis seule après sa mort. Harriet Colfax, gardienne du phare de Michigan City (Indiana) de 1861 à 1904, résista à plusieurs tentatives de la remplacer par des hommes jugés plus « appropriés ».

La discrimination institutionnelle existait, clairement. Le Lighthouse Board préférait, à compétence égale, nommer un homme. Les salaires des femmes étaient inférieurs à ceux de leurs collègues masculins pour les mêmes postes. Mais la rareté relative des candidats qualifiés dans les régions isolées, la tradition familiale et l'évidence de la compétence des femmes en poste faisaient souvent l'empreinte sur les préjugés officiels.

Emily Fish et la côte de Californie

À Point Pinos, sur la baie de Monterey en Californie, Emily Fish — surnommée « la gardienne de la haute société » — dirigea le phare de 1893 à 1914 avec une efficacité qui lui valut d'excellentes évaluations d'inspection. Elle avait hérité du poste de sa nièce décédée et dut d'abord convaincre les inspecteurs de district que son âge (48 ans) et son sexe n'étaient pas des obstacles. Son jardin paysager autour du phare, ses dîners de bienfaisance avec les officiers de la marine américaine et sa discipline irréprochable dans la tenue des registres lui gagnèrent le respect de l'administration. Point Pinos Lighthouse, le plus ancien phare actif de la côte Pacifique américaine, est aujourd'hui ouvert au public sous la gestion du Pacific Grove Heritage Society.

Les gardiennes des Northern Lighthouse Commissioners

En Écosse, les Northern Lighthouse Commissioners employèrent rarement des femmes gardiennes, préférant le modèle des équipes masculines tournantes sur les phares de mer. Pourtant, des femmes jouèrent un rôle essentiel dans les stations côtières, notamment comme assistantes non rémunérées dans les phares habités par des couples. Margaret Stevenson, épouse de Thomas Stevenson, accompagna son mari sur de nombreux phares lors des inspections annuelles, tenant des carnets de bord détaillés qui n'ont jamais été publiés mais qui sont conservés aux archives de la National Library of Scotland. Sur certains phares de faible importance, des veuves furent nommées gardiennes à titre temporaire, parfois pendant plusieurs décennies.

L'automatisation et la fin d'une époque

L'automatisation progressive des phares dans la seconde moitié du XXe siècle a rendu caduc le poste de gardien — homme ou femme. Le dernier phare habité en permanence aux États-Unis, Boston Light, n'est plus entretenu que par un gardien cérémoniel de la Garde côtière depuis 1989. Au Royaume-Uni, le dernier phare Trinity House habité, North Foreland dans le Kent, fut automatisé en 1998. Les femmes gardiennes qui restaient en poste à ce moment-là — quelques dizaines dans les réseaux américain et britannique — furent remerciées avec le reste du personnel.

L'histoire de ces femmes intéresse aujourd'hui les historiens de la condition féminine et du travail, mais aussi les associations de préservation des phares, qui y voient un récit de transmission et de continuité : le feu brûlait, quelles que soient les mains qui l'entretenaient.

Un héritage vivant

Plusieurs musées consacrent désormais une place spécifique aux femmes gardiennes. Le Lighthouse Museum de Key West (Floride) expose l'histoire de Barbara Mabrity, qui garda le phare local pendant 30 ans après la mort de son mari en 1832. Le musée de Cape May (New Jersey) documente la carrière de Harriet Worden, gardienne de 1872 à 1879. En France, les archives de la Marine conservent des dossiers sur des femmes qui secondèrent leur mari gardien dans les phares de Bretagne, bien que leurs noms apparaissent rarement dans la documentation officielle.

Ces femmes ont en commun d'avoir accompli un travail de précision exigeant — l'entretien quotidien des mécanismes d'horlogerie, la gestion des réserves d'huile, la surveillance de l'horizon, les sorties de sauvetage — dans des conditions d'isolement que peu de leurs contemporains, hommes ou femmes, auraient acceptées. Ouvrir la carte pour localiser les phares liés à leur histoire et planifier votre visite de ces lieux de mémoire maritime.