Faune sauvage et écologie des phares
Des îlots de vie au bout des caps
Les phares ont été construits aux endroits les plus dangereux et les plus exposés du littoral : des pointes rocheuses battues par les vents, des îlots de granit hors de portée de la civilisation, des récifs émergeant à peine à marée haute. Ces mêmes caractéristiques qui rendent la vie des gardiens si difficile créent des conditions idéales pour une faune côtière et marine peu dérangée par l'activité humaine. Les colonies de fous de Bassan, les phoques gris allongés sur les rochers au pied des tours, les lichens rares colonisant le granite vieux de millions d'années — tout cela constitue un écosystème que la présence du phare a paradoxalement protégé, en éloignant les visiteurs et en conservant intact le milieu naturel. Ouvrez la carte pour explorer ces sites exceptionnels.
Les fous de Bassan et les tours de roches écossaises
Bass Rock, dans le Firth of Forth en Écosse, donne son nom au fou de Bassan — Morus bassanus — dont la colonie installée au pied du phare de Bass Rock est la plus grande du monde, avec environ 150 000 individus au plus fort de la saison de nidification. Le phare, construit en 1902 par David Alan Stevenson sur la falaise orientale de l'île volcanique, domine une mer de blanc : des dizaines de milliers de nids, construits avec des algues et des plumes, recouvrent presque entièrement les pentes de lave basaltique. La tour de 20 mètres émet un feu blanc à éclats toutes les trois secondes visible à 10 milles nautiques.
La cohabitation n'est pas toujours idyllique. Les gardiens de Bass Rock — la station n'a été automatisée qu'en 1988 — rapportaient que les fous nichaient sous les passerelles métalliques et attaquaient parfois les visiteurs qui s'approchaient des nids. Le guano représentait un défi d'entretien permanent. Aujourd'hui, l'accès à l'île est strictement contrôlé pour protéger la colonie, et des sorties en zodiac permettent d'observer la masse blanche de loin.
Les phoques gris des îles Farne
Les îles Farne, au large du Northumberland, abritent le phare de Longstone — celui depuis lequel Grace Darling et son père secourent les survivants du naufrage du Forfarshire en 1838 — et une colonie de phoques gris parmi les plus importantes de la côte anglaise. On y dénombre régulièrement plus de 6 000 phoques lors des périodes de mise bas en automne. Les rochers au pied du phare, construit en 1826 et automatisé en 1990, sont occupés en permanence par des dizaines de mâles imposants dont les vocalises sourdes s'entendent de l'intérieur de la tour pendant les nuits calmes.
Le National Trust gère les îles Farne comme réserve naturelle, avec des accès contrôlés depuis Seahouses. La faune avicole est également remarquable : sternes arctiques et sterne naine, macareux moines, guillemots de Troïl et mergules nains y nichent en nombre. Le phare lui-même est devenu un outil de promotion de la conservation : les revenus des visites guidées financent le travail de protection des phoques.
Les manchots et les phares de l'hémisphère sud
Dans l'hémisphère sud, les phares les plus isolés partagent leurs rochers avec des manchots. Le phare de Cape Pembroke, aux îles Malouines, construit en 1855 et rehaussé à sa hauteur actuelle de 18 mètres en 1906, est entouré d'une colonie de manchots de Magellan dont les terriers s'ouvrent à quelques mètres des murs de la station. L'automatisation en 1986 a libéré le site des gardiens permanents, ce qui a permis à la colonie de s'étendre sans contrainte humaine.
En Nouvelle-Zélande, le phare d'Pencarrow Head, construit en 1859 comme premier phare permanent du pays, marque l'entrée du port de Wellington. Sa côte rocheuse est fréquentée par les kékéno, les phoques à fourrure de Nouvelle-Zélande, particulièrement nombreux après que la chasse les eut pratiquement éliminés au XIXe siècle. La récolte de leurs données de population est aujourd'hui intégrée dans les programmes de surveillance des autorités maritimes néo-zélandaises.
La flore des stations : plantes pionnières des caps
Les espèces végétales qui colonisent les terrains des stations de phares sont souvent remarquables par leur résistance aux embruns salins, au vent et à l'exposition. À Ar-Men, le seul substrat végétal disponible est la roche nue colonisée par des lichens crustacés orange et gris, dont certaines espèces — Xanthoria parietina, Ramalina siliquosa — tolèrent une immersion occasionnelle par les vagues. Ces communautés de lichens constituent des indicateurs biologiques précieux de la qualité de l'air côtier, car ils sont extrêmement sensibles à la pollution atmosphérique.
Sur les caps continentaux moins exposés, les terrains des stations ont parfois conservé des pelouses côtières à fétuques et arméries maritimes qui ont disparu ailleurs en raison de la pression touristique. Le site du phare du Cap Gris-Nez, dans le Pas-de-Calais, abrite une pelouse calcicole côtière classée zone Natura 2000, abritant plusieurs orchidées et graminées rares du littoral de la Manche.
Les cigognes et les nids des tours continentales
Dans les pays méditerranéens et sur la côte atlantique ibérique, les phares continentaux ont été colonisés par les cigognes blanches comme sites de nidification. La tour du phare offre un site surélevé, stable, hors de portée des prédateurs terrestres et orienté sur les zones humides côtières où les cigognes s'alimentent. Le phare de Cabo de São Vicente, au Portugal — dont la tour de 28 mètres, reconstruite en 1846 sur les ruines d'un couvent fortifié, émet un feu blanc à éclipses visible à 32 milles nautiques —, a accueilli des nids de cigognes dans les anfractuosités de ses murs jusqu'aux travaux de restauration de 2010.
La conservation comme extension de la mission du phare
Plusieurs organisations de préservation des phares ont intégré la dimension écologique dans leur mission, reconnaissant que la valeur patrimoniale des stations ne se limite pas aux structures bâties. The Lighthouse Preservation Society of California gère conjointement avec le Fish and Wildlife Service américain plusieurs stations où la protection des oiseaux marins nicheurs justifie des restrictions d'accès. Sur l'île de Destruction Island, dans l'État de Washington, les nids de pygargues à tête blanche construits sur les structures métalliques de l'ancienne station ont été intégrés dans le plan de gestion du parc naturel environnant, créant un précédent intéressant pour d'autres sites similaires.
La relation entre les phares et la nature sauvage côtière est réciproque : les phares ont préservé des habitats en maintenant l'isolement de sites qui auraient autrement été développés, et la présence de la faune a, dans plusieurs cas, justifié la préservation de stations que leur obsolescence fonctionnelle aurait condamné à la démolition.