← Retour au blog

Les phares au cinéma et à la télévision

Un décor qui se raconte lui-même

Le phare est l'un des rares bâtiments dont la seule silhouette suffit à créer une atmosphère. Isolé, austère, dominant une mer hostile, il condense en une image les thèmes que le cinéma et la télévision affectionnent le plus : l'isolement, la folie, le danger, la veille solitaire, le secret. Les scénaristes n'ont pas eu besoin d'inventer sa symbolique — ils l'ont héritée de deux siècles de littérature maritime —, mais l'écran lui a donné une nouvelle vie, le transformant en métaphore visuelle dont la puissance dépasse souvent celle des mots. Ouvrez la carte pour explorer les phares qui ont inspiré ou servi de décor à ces productions.

The Lighthouse (2019) : l'archétype du huis clos

Le film de Robert Eggers, tourné en noir et blanc en format quasi carré 1,19:1 pour imiter les pellicules photographiques de la fin du XIXe siècle, a redéfini le phare cinématographique. Eggers s'est inspiré d'un texte inachevé d'Edgar Allan Poe et des traditions mythologiques nordiques des gardiens de phares pour raconter la dégénérescence mentale de deux gardiens coincés par une tempête sur un rocher de la Nouvelle-Angleterre. Le phare fictif fut tourné au phare de Cape Forchu, en Nouvelle-Écosse — dont la tour originale de 1840 fut remplacée par une structure plus moderne en 1961 —, et sur un faux phare construit sur les falaises de Yarmouth. Le film utilise la tour non pas comme décor mais comme personnage : sa lumière tournante est un secret, une obsession, presque une divinité que l'un des gardiens refuse de partager.

Le Phare des Enfers : l'horreur côtière britannique

La tradition du film d'horreur situant l'action dans un phare remonte aux premières années du cinéma parlant. Le film britannique The Phantom Light (1935), réalisé par Michael Powell avant ses grandes oeuvres, met en scène un gardien qui prend son poste dans un phare gallois hanté par des rumeurs de naufrageurs. Les plages désertes, les falaises et la lumière tournante donnent à Powell l'occasion d'un film atmosphérique qui préfigure son intérêt pour les paysages insulaires célèbre dans The Edge of the World deux ans plus tard.

En France, le phare du Créac'h à Ouessant — le phare le plus puissant d'Europe avec son feu à deux éclats blancs visible à 34 milles nautiques, en service depuis 1863 dans sa forme actuelle de 55 mètres — fut utilisé comme décor pour plusieurs productions télévisées bretonnes dans les années 1990 et 2000. Son isolement sur une île réputée pour ses naufrages en fait un lieu dramatiquement évident pour les récits de suspense maritime.

Cape Fear et la côte dramatique américaine

Le cinéma américain a exploité ses propres phares avec la même constance. Le phare de Cape Fear River, en Caroline du Nord, dont l'accès par les Outer Banks evoque les dizaines de naufrages qui ont donné à ce cap son nom sinistre, apparaît dans plusieurs films noirs et thrillers des années 1950 et 1960. Dans Vertigo d'Alfred Hitchcock (1958), la tour spiralée du phare de Mission Dolores à San Francisco est directement évoquée dans la séquence du rêve — la montée sans fin d'un escalier tournant vers une lumière inaccessible —, même si Hitchcock n'utilisa pas de vrai phare pour cette scène, préférant recréer la tour en studio pour des raisons de contrôle visuel.

To the Lighthouse : Virginia Woolf à l'écran

L'adaptation de To the Lighthouse de Virginia Woolf par Colin Gregg (1983) pour la BBC pose un problème particulier aux adaptateurs : le phare dans le roman de Woolf est moins un lieu qu'une aspiration, un horizon symbolique vers lequel les personnages tendent sans jamais l'atteindre dans la première moitié du livre. La production de la BBC utilisa le phare de Godrevy Point, en Cornouailles — une tour blanche construite en 1859 marquant le récif des Stones à l'entrée de la baie de St Ives —, le même phare que Woolf, enfant, apercevait depuis la villa familiale de Talland House à St Ives et qui inspira directement son roman. Le feu blanc à isophase de Godrevy, visible à 12 milles nautiques, est encore actif aujourd'hui.

La série The Watch (2021) et les phares fantastiques

La tradition fantastique a également adopté le phare comme portal vers l'autre monde ou comme gardien de frontières entre des espaces surnaturels. La série Amazon The Lighthouse (non liée au film d'Eggers), ainsi que plusieurs épisodes de Doctor Who, utilisent des phares côtiers anglais et gallois pour des récits où l'isolement physique de la tour reflète une séparation plus profonde entre le monde des vivants et celui des morts ou des dimensions alternatives.

L'esthétique gothique du phare — la nuit, la mer agitée, la lumière tournante qui envoie des ombres régulières sur les murs —, se prête naturellement à ces usages fantastiques. La présence d'un seul gardien, dont la veille nocturne est à la fois une protection et une vulnérabilité, crée le dispositif dramatique idéal pour le récit de genre.

Le documentaire et la mémoire des gardiens

Le cinéma documentaire a produit sur les phares quelques-unes de ses oeuvres les plus poétiques. Le film Ar-Men (2012) du cinéaste breton Jacques Malaterre reconstitue la vie de gardiens au phare d'Ar-Men, au large de la pointe du Raz, en s'appuyant sur des témoignages de gardiens retraités et des archives inédites. Le phare, dont la construction entre 1867 et 1881 tient de l'épopée, y est présenté à travers des entretiens avec les derniers gardiens qui y vécurent avant son automatisation en 1990. La puissance du documentaire tient à sa capacité à rendre sensible ce que le roman ne peut que décrire : l'incessante vibration de la tour sous les coups de mer, le vide des semaines sans navires, la satisfaction profonde d'une lumière qui brûle dans la nuit.

La photographie comme langage cinématographique

Les plus grands directeurs de la photographie du cinéma mondial ont trouvé dans les phares un sujet privilégié. La lumière tournante — alternance régulière de luminosité et d'ombre —, crée un rythme visuel presque musical qui correspond naturellement au montage cinématographique. Les plans larges qui montrent un phare isolé dans une mer déchaînée établissent en quelques secondes un sentiment d'isolement et de danger que des pages de dialogue ne pourraient produire aussi efficacement. Cette économie d'expression explique pourquoi le phare reste, cent vingt-cinq ans après l'invention du cinéma, l'un des décors les plus récurrents de la grammaire visuelle du septième art.