Bell Rock et Skerryvore
Deux récifs, deux défis absolus
Il existe sur les côtes d'Écosse deux phares dont la construction représente encore aujourd'hui des sommets de l'ingénierie maritime. Bell Rock, à dix-neuf kilomètres au large d'Arbroath dans la mer du Nord, et Skerryvore, à seize kilomètres au sud-ouest de Tiree dans l'Atlantique des Hébrides, partagent la même caractéristique fondamentale : ils s'élèvent sur des récifs de roche dure qui disparaissent entièrement sous la surface à marée haute. Construire sur de tels sites a exigé des méthodes sans précédent, des travaux menés dans des fenêtres de temps brutalement courtes, et une endurance physique et morale que peu d'hommes auraient accepté de mettre à l'épreuve. Ces deux tours ont survécu à plus d'un siècle et demi de tempêtes atlantiques et de mers du Nord sans modification structurelle majeure.
Bell Rock : John Rennie, Robert Stevenson et le récif des naufrages
Bell Rock — Inchcape en gaélique — était l'un des dangers les plus redoutés de la côte est britannique. Le récif gréseux se découvrait à marée basse sur environ un mètre, mais restait invisible lors des grandes marées. En 1799, le cargo York et son équipage de soixante et onze hommes y firent naufrage avec d'autres navires dans la même tempête. Cette catastrophe précipita la décision du Parlement d'y ériger un phare. La conception fut confiée à John Rennie, ingénieur civil de renom, mais c'est Robert Stevenson, inspecteur des phares d'Écosse, qui dirigea les travaux sur le terrain à partir de 1807. Stevenson s'inspira directement du troisième phare d'Eddystone conçu par John Smeaton en 1759 — une tour en granite taillé avec des pierres emboîtées en queue d'aronde — mais il dut résoudre des problèmes que Smeaton n'avait pas affrontés. Bell Rock est recouvert plusieurs heures par jour ; les ouvriers ne disposaient que de quelques heures par marée basse pour travailler. Stevenson fit construire une structure flottante, le lightship Pharos, ancrée près du récif, pour loger les équipes et stocker les matériaux. La taille de chaque bloc de granit — certains pesant plus d'une tonne — était réalisée à terre à Arbroath, où chaque pierre était numérotée avant d'être transportée par bateau. La construction dura de 1807 à 1811. La tour, haute de 35 mètres, fut allumée pour la première fois le 1er février 1811. Son feu actuel émet une caractéristique Fl(3)W 30s, visible à 18 milles nautiques.
Les premières saisons sur le récif
Les journaux de chantier de Robert Stevenson décrivent des conditions de travail qui défient l'imagination. Par mer formée, les barques chargées d'ouvriers et de pierres ne pouvaient pas accoster le récif. Les équipes restaient parfois sur le lightship plusieurs jours de suite, attendant une accalmie. Un incident resté célèbre eut lieu en août 1807 : la baleinière qui devait ramener les ouvriers vers le bateau-logement fut emportée par le courant ; les trente-deux hommes restés sur le récif, que la marée montante allait recouvrir, furent finalement secourus par un sloop de passage. Stevenson ne mentionne aucun décès au cours des travaux — un fait presque miraculeux étant donné les conditions. La fondation fut taillée directement dans le grès du récif sur une profondeur de un mètre, formant une assise circulaire parfaitement nivelée. Les deux premiers rangs de maçonnerie furent posés en grès local ; les rangs supérieurs, en granite d'Aberdeenshire.
Skerryvore : Alan Stevenson et la tour la plus élégante d'Écosse
Skerryvore fut la réalisation d'Alan Stevenson, neveu de Robert, qui dirigea la construction de 1838 à 1844. Le récif de Skerryvore est composé de gneiss parmi les plus durs d'Europe — taillé à la main, ce matériau épuisait les burins en quelques heures. La mer d'Hébrides est réputée pour la violence de ses tempêtes d'automne et d'hiver. Les conditions de travail étaient si difficiles qu'Alan Stevenson fit ériger une baraque de bois sur le récif pour abriter les ouvriers lors des longues journées d'été : en 1838, cette structure fut emportée par une tempête en novembre avant même que les premiers blocs de fondation aient été posés. Les travaux reprirent en 1840 avec une nouvelle baraque plus solidement ancrée dans la roche. La tour, haute de 48 mètres, est la plus haute d'Écosse. Sa silhouette — effilée, parfaitement proportionnée, avec un galbe continu de la base au sommet — a conduit l'ingénieur civil David Stevenson à la décrire comme la plus belle tour de phare jamais construite. Elle fut allumée en 1844 avec un feu à huile équipé d'une lentille de Fresnel de premier ordre. Aujourd'hui automatisée depuis 1994, la tour émet Fl(2)W 20s, visible à 23 milles nautiques.
Le défi commun de la fondation en mer ouverte
Ce qui unit Bell Rock et Skerryvore au-delà de leur situation géographique écossaise, c'est la méthode de construction adoptée dans les deux cas : la maçonnerie de granite taillé en blocs d'emboîtement. Chaque pierre était profilée de manière à s'insérer dans ses voisines horizontales et verticales, formant un monolithe de fait. Aucun mortier ne pouvait prendre sur un récif battu par les vagues ; la résistance de ces tours tient uniquement à la précision de la taille et au poids combiné des blocs. Bell Rock totalise environ 2 500 tonnes de maçonnerie ; Skerryvore, construite sur un récif plus exposé et dans une pierre plus dense, dépasse 4 600 tonnes. Ces chiffres paraissent modestes comparés à un ouvrage de génie civil contemporain, mais chaque tonne a été déposée à la main, depuis une barque, sur un rocher que la mer recouvrait régulièrement.
La vie des gardiens sur les récifs
Une fois construites, ces tours furent habitées par des équipes de gardiens en rotation sur des périodes de quatre à six semaines. La vie à Bell Rock était sévèrement réglementée : l'espace intérieur, réparti sur six niveaux circulaires, était suffisant pour trois ou quatre hommes mais offrait peu de confort. L'eau douce était stockée dans des citernes intégrées à la maçonnerie. La nourriture arrivait avec le bateau de ravitaillement. En cas de tempête prolongée, les gardiens pouvaient rester bloqués sur la tour pendant deux semaines sans contact avec le continent. À Skerryvore, les conditions étaient encore plus rudes : la tour se trouve dans l'une des zones de forte houle de l'Atlantique nord, et des vagues exceptionnelles lors des tempêtes d'hiver atteignaient parfois le sommet de la lanterne. Alan Stevenson notait dans ses rapports que le bruit d'une tempête dans la tour de Skerryvore était si intense qu'une conversation normale était impossible. Les deux stations furent finalement automatisées — Bell Rock en 1988, Skerryvore en 1994 — mettant fin à plus d'un siècle et demi de présence humaine sur ces récifs.
Héritage et accès
Ni Bell Rock ni Skerryvore ne sont accessibles au public dans des conditions normales — ce sont des stations offshore automatisées sur des récifs sans espace de débarquement sécurisé. On peut apercevoir Bell Rock depuis le ferry qui relie Arbroath à Broughty Ferry par temps clair, et des excursions en bateau sont organisées depuis Arbroath en saison estivale. Skerryvore est plus difficile à approcher ; les côtes de Tiree offrent une vue sur la tour par temps dégagé. Le musée de la ville d'Arbroath présente une exposition permanente sur la construction de Bell Rock, avec des blocs de grès taillés originaux et les journaux de chantier de Robert Stevenson. Pour situer ces deux phares sur leur côte respective et les comparer à d'autres phares rocheux, ouvrez la carte — la concentration de tours historiques sur la côte ouest d'Écosse est frappante.