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Les plus anciens phares du monde

La question de l'ancienneté

Établir quel est le plus ancien phare encore en service n'est pas aussi simple qu'il y paraît. La plupart des tours qui revendiquent ce titre ont été construites, démolies, reconstruites ou fondamentalement modifiées au cours des siècles. Ce qui subsiste est souvent une enveloppe de maçonnerie d'âge variable, une fondation antique recouverte d'une élévation médiévale ou moderne. Le critère le plus raisonnable est celui de la continuité d'usage : une tour qui a servi de phare sans interruption — ou avec des interruptions documentées mais limitées — depuis sa construction originale, et dont la structure porte encore une partie de la maçonnerie d'origine. Selon ce critère, trois phares se disputent le titre de plus anciens du monde encore opérationnels, chacun avec des arguments solides.

La Torre de Hércules, La Coruña

La Torre de Hércules, qui marque l'entrée du port de La Coruña en Galice, au nord-ouest de l'Espagne, est le seul phare romain encore en service dans le monde. Construite au Ier ou au IIe siècle de notre ère par l'architecte Caio Sevio Lupo — dont une inscription dédicatoire, retrouvée in situ, mentionne le nom et date d'environ 100 après J.-C. — la tour s'élevait à l'origine à environ 36 mètres sur trois étages. La structure romaine intérieure, en forme de rampe hélicoïdale permettant aux bêtes de somme de monter le combustible au sommet, est encore partiellement visible. Les Romains avaient choisi le site pour sa visibilité : le cap donde se dresse la tour est le premier relief important que les navires apercevaient en remontant la côte atlantique depuis le détroit de Gibraltar vers la Bretagne et la Britannia. Au XVIIIe siècle, l'ingénieur Eustaquio Giannini entreprit une rénovation complète : il supprima les étages romains extérieurs dégradés et construisit un revêtement néoclassique de 21 mètres supplémentaires, portant la tour à 57 mètres. La structure actuelle est donc composite — romaine à l'intérieur, XVIIIe siècle à l'extérieur — mais la continuité d'usage est ininterrompue depuis deux mille ans. Classée au patrimoine mondial de l'UNESCO en 2009, la Torre de Hércules est toujours active, émettant Oc(4)W 20s à une portée de 23 milles nautiques.

Le Phare de Cordouan, estuaire de la Gironde

Le Phare de Cordouan, à l'embouchure de la Gironde, est le plus ancien phare en mer encore en service. Sa construction dans la forme actuelle débuta en 1584 sous la direction de l'architecte Louis de Foix, sur l'ordre du roi Henri III. Mais Cordouan n'était pas une création ex nihilo : une tour de signalisation existait sur ce même banc de sable depuis le IXe siècle au moins, reconstruite par le Prince Noir — Édouard de Woodstock — au XIVe siècle. La tour de Louis de Foix, achevée en 1611, est un chef-d'oeuvre architectural Renaissance : une base circulaire de pierre de taille, un premier étage de logements royaux, un deuxième étage portant une chapelle dédiée à Notre-Dame de Cordouan, et une tour lanterne au sommet. Elle fut surélevée en 1789 pour porter sa hauteur à 67,5 mètres. Elle reçut la première lentille de Fresnel de premier ordre jamais installée dans un phare, en 1823 — un test décisif qui prouva l'efficacité de la nouvelle optique. Cordouan est classée au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 2021 et reste active, avec une caractéristique Oc(2+1)WR 12s visible à 22 milles nautiques. Des visites guidées sont organisées depuis la pointe de Grave et Royan en saison estivale.

La Lanterna di Genova

La Lanterna, le phare de Gênes, domine l'entrée du port depuis la colline de San Benigno à 77 mètres au-dessus de la mer. La tour actuelle, construite en deux phases entre 1128 et 1543, est la plus haute tour de pierre médiévale encore utilisée comme phare dans le monde. Des sources documentaires mentionnent l'existence d'un feu à cet emplacement dès 1128, ce qui en fait l'un des phares les plus anciens documentés d'Europe occidentale. La tour fut endommagée par les Français lors du bombardement de Gênes en 1684 et restaurée par la suite. L'intérieur abrite un petit musée accessible aux visiteurs. La Lanterna est aujourd'hui automatisée et émet Fl(2)W 20s, visible à 30 milles nautiques — une portée remarquable pour une tour côtière. Elle est aussi un symbole identitaire fort pour la ville de Gênes, figurant sur ses armoiries.

Hook Head, Irlande

Hook Head, sur la pointe de la péninsule de Hook dans le comté de Wexford en Irlande, est généralement désigné comme le plus ancien phare d'Irlande et l'un des plus anciens d'Europe. Des feux y étaient entretenus par des moines depuis le Ve siècle, selon des sources ecclésiastiques. La tour de pierre actuelle remonte au XIIe ou XIIIe siècle et fut construite par les Normands ou par les moines augustins de voisinage pour signaler les eaux dangereuses de l'estuaire de Waterford. La maçonnerie médiévale des murs circulaires, d'environ 4 mètres d'épaisseur à la base, est en grande partie d'origine. La tour est toujours active, automatisée depuis 1996, émettant Fl(3)W 18s à une portée de 23 milles nautiques. Elle est ouverte aux visiteurs, avec des visites guidées incluant la montée au sommet — une expérience saisissante dans une tour qui a guidé les navires depuis le Moyen Âge. Pour localiser ces phares historiques sur leur côte d'origine et les comparer à d'autres tours anciennes, ouvrez la carte.

Eddystone et les phares sans ancienneté

Il est instructif de noter que certains phares célèbres, réputés anciens dans l'imaginaire populaire, ne le sont pas tant que cela. Le phare d'Eddystone, au large de Plymouth, n'a pas de structure survivant à avant 1882 — ses trois prédécesseurs ayant été détruits par la tempête, par le feu et par l'érosion. Bell Rock en Écosse, souvent cité comme l'un des plus remarquables, date de 1811. Ces tours sont historiquement significatives, mais leur ancienneté tient à leur continuité d'usage et à l'intérêt de leur histoire de construction, non à l'âge de leurs pierres. La véritable ancienneté, celle qui se mesure en siècles de maçonnerie ininterrompue, reste l'apanage de la Torre de Hércules, de Cordouan, de la Lanterna de Gênes et de Hook Head. Ces quatre structures partagent une propriété rare : elles ont survécu non seulement aux tempêtes et aux tremblements de terre, mais aussi aux guerres, aux changements de régime politique et aux évolutions technologiques qui ont rendu obsolètes des milliers d'autres phares construits après elles.

Pourquoi ces phares ont survécu

La longévité de ces structures tient à plusieurs facteurs convergents. Elles ont été construites en pierre de taille massive, sur des sites choisis pour leur stabilité géologique. Elles ont été maintenues et réparées en continu parce que leur utilité économique et navale était indiscutable — supprimer le feu de Cordouan ou de La Coruña aurait mis en danger des centaines de navires par an. Et elles ont bénéficié, à des périodes cruciales, de protecteurs institutionnels — ordres religieux, autorités portuaires, administrations maritimes nationales — qui en ont financé la maintenance au lieu de les laisser se dégrader. Ces phares sont des monuments à la continuité d'une idée simple : que les marins méritent de voir où ils vont. Pour les localiser sur leur côte respective et découvrir d'autres phares historiques proches, ouvrez la carte.