Le Phare d'Alexandrie
Une ville née du commerce
Alexandrie fut fondée par Alexandre le Grand en 331 avant notre ère sur une étroite bande de terre entre la mer Méditerranée et le lac Maréotis. Le site avait été choisi pour des raisons stratégiques et commerciales : un port naturel excellent, une position de carrefour entre l'Égypte et la Méditerranée orientale, et une route terrestre vers les routes caravanières de l'Asie. Sous les premiers Ptolémées, la ville devint rapidement l'une des métropoles les plus peuplées et les plus riches du monde antique. Son port double — le Grand Port à l'est et le port d'Eunostos à l'ouest — accueillait les navires marchands de Carthage, de Grèce, de Phénicie et de Rome. Une ville de cette importance économique exigeait un accès maritime fiable, jour et nuit. L'entrée du port, bordée d'écueils et traversée par des courants variables, était dangereuse sans guide visuel.
La décision de construire
La construction du phare fut décidée sous Ptolémée Ier Sôter — peut-être sur son initiative personnelle, peut-être à la demande des marchands de la ville — et achevée sous son fils Ptolémée II Philadelphe, vers 280 avant notre ère. L'île de Pharos, face à l'entrée du port, avait déjà une fonction défensive ; une digue artificielle appelée Heptastade la reliait au continent. C'est sur cette île qu'on choisit d'élever la tour. L'architecte fut Sostrate de Cnide, que certaines sources désignent comme le maître d'oeuvre de la construction, bien que sa biographie reste mal connue. Strabon, qui visita Alexandrie au Ier siècle avant notre ère, vit la tour et la décrit comme une construction en pierre blanche à plusieurs étages, destinée à servir de repère aux navigateurs. Une légende persistante rapporte que Sostrate grava son propre nom sur la maçonnerie sous un enduit de plâtre portant le nom du roi, de sorte que son nom apparaîtrait lorsque le plâtre se dégraderait.
La structure telle qu'elle peut être reconstituée
Aucune description contemporaine de la construction n'a survécu. Les sources les plus détaillées sont Pline l'Ancien, qui écrit au Ier siècle de notre ère, et les géographes arabes du Moyen Âge — Ibn Battuta, al-Bakri, Abu Hamid al-Andalusi — qui décrivirent la tour avant et après les séismes qui l'endommagèrent. En recoupant ces sources avec les découvertes archéologiques subaquatiques effectuées depuis les années 1990 dans la baie d'Abukir par Jean-Yves Empereur et son équipe, une image approximative se dégage. La tour comportait trois étages distincts. La base était carrée, probablement de 30 mètres de côté et d'environ 60 mètres de hauteur, avec des appartements ou des entrepôts à l'intérieur. Le deuxième niveau était octogonal. Le troisième, cylindrique, portait la lanterne. La hauteur totale est estimée entre 115 et 140 mètres — peut-être jusqu'à 180 mètres selon des sources tardives, que la plupart des spécialistes jugent exagérées. À titre de comparaison, la Grande Pyramide de Gizeh, à l'époque de la construction du phare, s'élevait à environ 146 mètres.
La source lumineuse et les miroirs
Le combustible utilisé pour la flamme du phare était vraisemblablement du bois résineux ou de l'huile, transporté au sommet par des convois de bêtes de somme qui empruntaient la rampe intérieure de la tour. Des sources arabes mentionnent un miroir concave en métal poli, de grandes dimensions, installé au sommet de la tour pour amplifier et diriger la lumière vers la mer. La réalité physique de ce miroir est discutée : les miroirs concaves métalliques de l'Antiquité ne pouvaient pas réfléchir suffisamment de lumière pour produire un signal visible à grande distance. Il est possible que la mention du miroir soit une interprétation a posteriori de témoins qui observaient la lumière concentrée par la flamme elle-même dans la lanterne. La portée du phare est estimée, sans certitude, à une trentaine à cinquante kilomètres — une valeur cohérente avec une flamme importante visible par temps clair depuis un navire en mer.
La destruction progressive
Des séismes endommagèrent le phare à plusieurs reprises : en 796, puis en 951, 956, 1303 et 1323. Le séisme de 1303, qui dévasta une grande partie de l'Égypte et de la Grèce, est généralement considéré comme le coup fatal. En 1349, Ibn Battuta note que la tour est en ruines et ne peut plus être escaladée. Le sultan mamelouk Qaitbay fit construire une forteresse sur les ruines entre 1477 et 1479 en réemployant les blocs de la tour pour ses propres fondations. Le fort Qaitbay est encore debout aujourd'hui et visible depuis la corniche d'Alexandrie. Des plongeurs de l'équipe d'Empereur ont retrouvé dans les eaux de la baie d'Abukir des centaines de blocs monumentaux, des colonnes et des statues qui appartenaient vraisemblablement à la tour ou à son décor architectural — certains portant des inscriptions en grec. Ces éléments sont trop lourds pour être remontés et sont aujourd'hui protégés comme site archéologique subaquatique.
Le Phare d'Alexandrie dans la liste des Sept Merveilles
La liste des Sept Merveilles du monde antique, fixée dans sa forme classique par Antipater de Sidon au IIe siècle avant notre ère puis révisée par des auteurs ultérieurs, retint le Phare d'Alexandrie pour ses dimensions et sa singularité fonctionnelle. La tour était la seule des sept merveilles à avoir une utilité pratique directe : elle ne servait pas à la gloire d'un dieu ou d'un roi, mais à guider les marins. Cette distinction n'a pas échappé aux auteurs qui commentèrent la liste : Pline l'Ancien, dans son Histoire naturelle, note que le phare fut construit dans l'intérêt public (publicae utilitatis causa). C'est une différence significative avec les autres merveilles — le Colosse de Rhodes, les Jardins suspendus de Babylone, le Temple d'Artémis à Éphèse — qui relevaient toutes du registre du monumental ou du sacré. Le phare était une infrastructure, au sens le plus complet du terme.
L'archéologie subaquatique et les découvertes récentes
Depuis les années 1990, les travaux de l'archéologue Jean-Yves Empereur et de l'équipe du Centre d'études alexandrines ont transformé la connaissance matérielle du phare. Des plongées systématiques dans la baie d'Abukir, au large de Fort Qaitbay, ont permis d'identifier et de cartographier plus de deux mille blocs et fragments architecturaux immergés, dont des colonnes monolithiques de granite rose de Syène, des statues colossales de pharaons en calcaire, et des éléments de corniche portant des traces de polychromie. Ces objets gisent à des profondeurs de deux à huit mètres sur un fond de plusieurs hectares. Des analyses dendrochronologiques et pétrographiques ont confirmé que certains blocs datent bien de l'époque ptolémaïque. La majorité ne peut pas être remontée sans risque de dégradation, mais l'inventaire détaillé constitué par Empereur donne pour la première fois une base matérielle solide aux reconstitutions de la tour.
L'héritage du nom
Aucune autre construction de l'Antiquité n'a laissé une trace aussi durable dans le vocabulaire courant. Le mot phare, en français comme dans les autres langues romanes, est directement dérivé du nom de l'île de Pharos. Toutes les tours lumineuses destinées à guider les navires portent ce nom depuis vingt-trois siècles. C'est peut-être là l'héritage le plus concret d'une tour dont il ne reste plus un seul bloc visible en élévation : elle a donné son nom à toute une catégorie d'objets qui a accompagné la navigation maritime depuis lors. Pour explorer les phares modernes qui continuent cette tradition millénaire sur toutes les côtes du monde, ouvrez la carte.